Exilée

 

Adriana Kritter

 

 

 

Droits d’auteur © 2017 Adriana Kritter

Tous droits réservés

 

A F., C., E., et J.,

qui ne cessent de m’encourager et de m’inspirer.

Ce que nous partageons est unique et magnifique.

Merci

 

 

1.

 

 

Le 21 juin 2034

 

Comment aurais-je pu imaginer que ce jour lumineux du solstice d’été et de mon dix-septième anniversaire serait aussi celui de ma disgrâce ?

Le tintement lugubre de la cloche résonne dans tout le village.

Aussitôt, de ma fenêtre, je vois les habitants quitter leurs petites maisons à colombages et se précipiter vers le tilleul centenaire qui occupe le centre de la Grand-Place. Le claquement des sabots sur les pavés retentit comme des coups de tonnerre et effraie les oiseaux qui ont élu domicile dans l’arbre.

Dans un brouhaha de pépiements, ils s'envolent par centaines en direction du soleil. Étrange spectacle que ce nuage de plumes virevoltant qui, soudain, obscurcit le ciel… Les plus superstitieux y voient un présage funeste et se signent.

Dans un instant, le jugement va être rendu.

Un cliquetis se fait entendre et la porte de ma cellule s’ouvre en grinçant. N’osant affronter mon regard, Ganaël, le gardien de prison, se plonge dans la contemplation de son trousseau de clés. J’ai envie de lui dire de ne pas s’inquiéter mais ma gorge est tellement serrée que je suis incapable de prononcer un mot.

Il finit par lever la tête. Aussitôt, ses yeux se voilent de tristesse.

— Jasmine ! s’exclame-t-il. On dirait un fantôme !

Je hausse les épaules. Il a raison. Je me sens si vide et si glacée que j’ai l’impression d’être déjà morte.

— C’est l’heure, me dit-il en s’excusant presque.

Il me conduit d’un pas lourd jusqu’à la Grand-Place. La foule est dense, tous les villageois sont là, forcément ! Pensez donc, Jasmine la désobéissante va enfin être mise au pas ! Aucun d’eux ne voudrait manquer cela ! Pourtant, nulle joie ni jubilation sur leurs visages... Ils sont tous si silencieux que j’en ai la chair de poule.

Lorsque j’arrive près du tilleul, je sens le parfum de ses fleurs à peine écloses que j’aime tant. Mais, aujourd’hui, il me fait monter les larmes aux yeux. Pourquoi les tisanes de la mère Alba, qui ont la réputation de tout guérir, sont-elles incapables de sauver Hélias ?

Ganaël m’abandonne au pied de l’estrade sur laquelle se tiennent les membres les plus éminents de notre communauté : Silvan, un colosse, le chef respecté du village et le juge Cyrus, jabot gonflé et bedaine en avant.

La cloche sonne trois coups.

Quittant l’ombre du tilleul, ils s’avancent en pleine lumière. Les fils d'or de leurs longues robes blanches se mettent à scintiller. Eblouis, les villageois baissent la tête.

Silvan pose alors sur moi son regard d’aigle.

— Jasmine, clame-t-il, hier, tu as commis un crime. Tu as contrarié les forces de la nature et, depuis, ton fiancé est à l’agonie. Le jugement sera sans appel. As-tu bien compris ?

J’acquiesce d’un signe de tête.

Le juge Cyrus déroule un parchemin et déclare d’un ton solennel :

— Jasmine, tu es condamnée au bannissement.

Au même moment, le glas se met à sonner.

2.

 

 

Un jour plus tôt, le 20 juin 2034

 

— Jasmine, c’est la dernière fois que je te le dis ! Tu ne quittes pas le village : c’est un ordre ! 

La voix tonitruante de Silvan résonne dans la ruelle, attirant l’attention de ses habitants. L’air sévère, les bras croisés sur son torse massif, il se dresse devant moi, incarnation parfaite de l’autorité. Je n’en mène pas large mais je n'ai aucune envie de le lui montrer et encore moins de lui obéir.

— Je passe ma vie dans la forêt, lui dis-je. Pourquoi n’aurais-je pas le droit d’y aller aujourd’hui ?

Silvan fait un pas en avant. L'instinct me dicte de reculer mais je résiste. Je me campe fermement sur mes jambes, sans prêter attention aux murmures indignés que fait naître mon attitude de défi.

— Peut-être parce qu'aujourd'hui, tu as décidé de traverser la Rivière d'Argent...

Tandis que les villageois poussent des exclamations outrées, je me fige. Comment est-il au courant ? Je n'ai parlé de mes projets qu'à Hélias... Ce n'est quand même pas lui qui m'a trahie ?!

Silvan se rengorge, voyant bien que cette révélation a fait mouche.

— C’est formellement interdit et tu le sais !

Malgré moi, je hausse les épaules. Silvan s'en aperçoit. Ses yeux lancent des éclairs.

— Tu veux qu'il t'arrive la même chose qu'à ton père ?

Aussitôt, ma gorge se serre et les larmes me montent aux yeux. Comment ose-t-il parler de mon père, qui a disparu il y a deux ans et que je cherche partout ? Mon père que je ne retrouve pas…

— C’est parce qu'il a franchi la frontière que ton père est mort ! 

— IL N’EST PAS MORT !

Je ne peux m’empêcher de hurler et Silvan sursaute.

— Peut-être pas, réplique-t-il, mais, en tout cas, il n’est plus là et c’est moi qui le remplace. J’ai pris ma décision : à partir de maintenant, tu n'as plus le droit d’aller dans la forêt.

Derrière nous, les soupirs de soulagement sont unanimes. 

Moi, je suis atterrée. Silvan ne peut pas m’imposer cela ! Ce serait comme m’empêcher de respirer !

Prise d’une inspiration subite, je m’élance. Je me baisse en arrivant près de lui. Surpris par ma feinte, il réagit avec retard et ne réussit qu’à saisir le bas de ma jupe. J’accélère pour lui faire lâcher prise. Déséquilibré, il met un genou à terre et rugit comme un fauve en voyant que je lui échappe.

Il peut toujours essayer de me poursuivre, il ne me rattrapera pas. Je suis beaucoup plus légère et plus rapide que lui et je connais par cœur tous les recoins de cette forêt dont tous ont peur, mais qui est mon refuge.

3.

 

 

— Jasmine ?

En entendant la voix d’Hélias, je me redresse brusquement et me cogne la tête contre une branche. Tout en me frottant le cuir chevelu, je regarde mon fiancé s’approcher, l’air penaud.

Ses boucles couleur de chaume, son teint hâlé et ses fossettes que, d’habitude, je trouve irrésistibles me laissent à présent totalement indifférente. Il ne perd rien pour attendre !

Il est encore à cinquante mètres de la clairière mais je vise bien. Je ramasse une branche pleine d'épines et la lance sur lui. Surpris, il l'évite de justesse et se met à pousser des cris d’orfraie.

— Tu es folle ! Qu'est-ce qui te prend ?

— Tu oses me le demander, sale traître ?

Et vlan, une deuxième branche s’envole à toute vitesse vers lui, puis une troisième et enfin tout ce qui me tombe sous la main : un nid desséché, un caillou, un champignon pourri. Sous l'avalanche de projectiles, Hélias se réfugie derrière un arbre en demandant grâce.

— Arrête, Jasmine ! Tu vas vraiment finir par me blesser ! C'est ce que tu veux ?

— Evidemment ! Au moins, je ne serai pas la seule à l’être ! Tu te rends compte de ce que tu as fait ? Nous sommes fiancés et tu m'as trahie ! Je ne pourrai jamais te le pardonner !

Voyant que je suis à court de munitions, Hélias quitte son refuge et fait un pas vers moi, les mains tendues en signe d’apaisement.

— C'est vrai, j’ai révélé à Silvan ce que tu avais l'intention de faire. Mais c’était pour ton bien ! Au-delà de la Rivière d’Argent, c'est très dangereux, je ne voulais pas qu'il t'arrive quelque chose.

— « Pour mon bien » ? Ça, c'est vraiment l'argument qui tue ! Combien de fois l'ai-je entendu ?! Mon père m’a toujours mise en garde contre les gens qui prétendent agir pour le bien des autres !

Hélias s’apprête à me répondre mais il y renonce au dernier moment. Je pousse un cri de rage.

— Tu allais me dire, toi aussi, que mon père n’est plus là, n’est-ce pas ?

Il prend un air désolé.

— Je ne veux pas te faire de peine, mais tu as parcouru la forêt en long et en large et, jamais, tu n'as trouvé la moindre trace, le moindre indice… 

Lasse tout à coup, je me laisse tomber sur un tronc d’arbre brisé.

— Je sais bien mais si j’arrêtais de chercher, ça signifierait que c’est vraiment fini…

— Je comprends, dit Hélias en s’approchant, mais il est temps de passer à autre chose. Demain, tu vas fêter tes dix-sept ans. Tu ne crois pas que c’est le bon âge pour devenir raisonnable ?

— Qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est pas un crime d’aller dans la forêt !

— Tout de suite les grands mots ! Bien sûr que non ! Mais tu mets quand même le village en danger !

Alors, là, c’est le pompon ! J’explose.

— C’est ce que tout le monde me répète à longueur de journée : ma tante Adéla qui passe sa vie à me critiquer, Silvan, qui veut refaire toute mon éducation et maintenant toi ! Pour une fois, j’aimerais bien savoir de quel danger on parle ! Je suis allée jusqu’à la Rivière d’Argent et le seul monstre que j’ai vu, c’est un chevreuil avec une tâche blanche sur le front !

— Tu es impossible ! s’exclame Hélias. Pourquoi ne peux-tu pas te contenter d’être comme tout le monde ?

— Et toi, comment peux-tu te contenter de l’être ?

Soudain, des gémissements se font entendre. Inquiet, il recule et me fait signe de le suivre. Je hausse les épaules, agacée. Je m’approche des fourrés d’où provient le bruit et j’écarte les branchages.

— C’est un ourson ! Il est blessé !

Je me fraie un chemin jusqu’à lui malgré les avertissements d’Hélias.

— Laisse-le ! Il est peut-être dangereux !

— Mais non ! Il n’est pas agressif, il a simplement mal, l’une de ses pattes est en sang !

— Peut-être, mais sa mère ne doit pas être très loin !

Là, il n’a pas tort. Mais si cet ourson est orphelin, qui va s’occuper de lui ?

— Je jette juste un coup d’œil. Ce ne sera pas long !

Derrière moi, j’entends Hélias pester ; je n’y prête pas attention. Je ne suis plus qu’à un mètre de l’animal qui me regarde avec des yeux effrayés.

— Ne t’inquiète pas, lui dis-je d’une voix douce. Je ne te veux aucun mal.

Semblant me comprendre, il s’apaise. Tout en lui murmurant des paroles de réconfort, je réussis à m’approcher suffisamment pour observer sa patte arrière gauche, transpercée par une grosse épine. La plaie est infectée.

— Hélias, j’ai besoin de toi ! Tu peux venir ?

Aucune réponse.

Il doit être en train de bouder ! A moins qu’il soit parti…

— Hélias, s’il te plaît !

Seul un grognement me parvient. Je suis étonnée, sa voix me paraît bien rauque…

Je me redresse et me tourne. Hélias est bien là mais ce n’est pas lui qui a grogné. C’est la mère de l’ourson, une bête massive au pelage fauve, qui se trouve à quelques mètres de nous et nous observe de ses petits yeux brillants.

Dans notre région montagneuse, j’ai souvent croisé le chemin de bêtes sauvages mais je n’ai jamais couru le moindre danger, je sais comment réagir. Hélias, en revanche, n’a pas mon expérience et, s’il panique, nous sommes perdus !

— A mon signal, lui dis-je, nous reculerons très lentement jusqu’aux rochers, là-bas. Nous y serons à l’abri. Il ne nous arrivera rien ! Tu entends ?

Il hoche la tête. Il me fait confiance. Pourtant, même si je parle avec assurance, je suis loin de la ressentir. Evitant de regarder l’ourse dans les yeux, je m’extirpe lentement des broussailles, puis je me rapproche de mon fiancé. Je lui fais un signe de tête et nous reculons.

L’animal est parfaitement immobile, seul son regard fixé sur nous bouge au rythme de nos pas.

— Continue comme ça, Hélias ! Nous allons y arriver !

Mais j’ai parlé trop vite.

L’ourson se met à geindre. Aussitôt, sa mère se dresse sur ses pattes arrière en rugissant et charge.

Faisant volte-face, je tire Hélias par le bras et l’entraîne en direction des arbres. La peur nous donne des ailes mais le fauve s’approche dangereusement. Ses grognements sont de plus en plus forts. J’accélère. Hélias réussit à grimper sur un rocher et m’exhorte à le rejoindre.

Au moment où je tends la main pour attraper la sienne, je suis brutalement tirée en arrière. L’ourse m’a rattrapée. Son coup de patte me fait voler deux mètres plus loin. Hélias hurle ; c’est ma chance : son cri attire la bête qui se précipite vers lui. Elle se redresse de toute sa hauteur pour essayer de l’atteindre.

Je suis sous le choc, le souffle coupé. Peu à peu, néanmoins, je parviens à remuer bras et jambes. Je me relève lentement et fais quelques pas. Mais une douleur aiguë me transperce soudain le dos et je ne peux m’empêcher de gémir. L’ourse m’a entendue. Elle tourne la tête vers moi et s’élance. Je n’ai pas le temps ni la force de fuir.

C’en est fini.

Au dernier moment, pourtant, un terrible rugissement retentit et l’ourse s’arrête en plein élan. Nous fixant de ses yeux d’émeraude, un félin s’approche à pas lents, le poil hérissé.

Je le reconnais !

C’est Bahia, le puma que j’ai trouvé il y a deux ans, à peine plus gros que la paume de ma main, blessé et agonisant dans un buisson d'aubépines. Je n’avais pas le droit de m’occuper de lui. La règle des Anciens est formelle. Mais je n’ai pas eu le cœur de l’abandonner à son triste sort. Je l’ai caché dans un abri au fin fond de la forêt ; je l’ai soigné, nourri et aimé. Lorsqu’il a eu six mois, je l’ai laissé vivre sa vie. Je ne l’ai jamais revu…

Bahia arrive à ma hauteur et lève la tête, plongeant son regard dans le mien avec une telle intensité que j’en suis bouleversée. Il me reconnaît, lui aussi ! Il pousse son museau dans ma main comme il le faisait avant, puis se plante devant l’ourse en grondant.

Ils s’observent, se mesurent du regard, puis, à un signal qu’eux seuls perçoivent, le combat commence. Toutes dents dehors, ils se jettent l'un contre l'autre avec violence. Dans un tumulte incroyable, les coups de griffes et les morsures se succèdent.

Je sais que je devrais en profiter pour m’échapper mais je suis comme paralysée. Heureusement, Hélias arrive à ce moment-là. Il me sort de ma torpeur et m’entraîne derrière un rocher.

Bahia vient de bondir sur le dos de l’ourse et s’apprête à planter ses crocs dans son épaule mais celle-ci se retourne en un éclair et lui lacère le flanc d'un féroce coup de patte. Le puma est propulsé contre un arbre et retombe en poussant un gémissement de douleur. L’ourse s’élance vers lui.

Ne pouvant en supporter davantage, je sors de ma cachette en brandissant une grosse pierre que j’abats sur sa tête. Rendue furieuse par le coup que je lui ai porté, l’ourse fait volte-face. Au moment où elle se rue sur moi, Hélias s'interpose. Disparaissant dans la fourrure fauve, il tombe à terre, hurlant de douleur et de rage.

Je sors alors le couteau que j’ai toujours dans ma poche. Je sais que tuer un animal est un crime. Mais je ne peux pas laisser Hélias mourir. Je me glisse derrière l’ourse. Je perçois son énergie vibrante et féroce. Dans un état second, je lui plante le couteau dans le cou.

Aussitôt, le sang jaillit en un flot continu, j’ai dû toucher une artère. L’ourse secoue la tête en grognant et cherche à se débarrasser de l’arme, mais au bout de quelques secondes, elle vacille, puis s’écroule. Le silence retombe.

Un gémissement me ramène à la réalité. Je me précipite vers Hélias. Il est recouvert de sang. Je prie pour que ce soit celui de l’animal, mais non, c’est bien le sien. Une blessure béante lui traverse le torse. Je vois presque palpiter son cœur.

Pour combien de temps ?