K.-O.

 

​Tome 2

Droits d’auteur © 2017 Adriana Kritter

Tous droits réservés

ISBN : 978-1981727841

1.

 

Bien installé dans son fauteuil, les pieds posés sur le bureau, Richard ne voit pas le soleil se coucher sur Manhattan ni les nuages qui se parent de somptueux reflets orangés. Indifférent au spectacle, il a les yeux rivés sur l’écran de son portable.

Depuis ce matin, il a sonné dix-huit fois : douze appels de clients et de fournisseurs, quatre de sa mère qui, comme d’habitude, voulait vérifier son emprise sur lui, et deux de sa future fiancée, incapable de choisir la couleur de sa robe. Mais à aucun moment, le détective ne l’a contacté.

A 19h, n’y tenant plus, il compose son numéro.

— Monsieur Wentworth, dit une voix lasse au téléphone, vous avez une information importante à me communiquer ?

Quel toupet ! Richard est à deux doigts d’exploser. Il bondit sur ses pieds et commence à marcher de long en large.

— Vous ne manquez pas d’air ! s’exclame-t-il. Si je ne m’abuse, c’est vous qui devez m’en fournir ! Ça fait cinq jours que vous avez découvert où elle se cachait et, depuis, rien !

Jason Maxwell pousse un soupir excédé.

— Votre temps est précieux et le mien aussi. Je ne vais pas vous contacter pour faire la causette ! Si je ne vous appelle pas, c’est que je n’ai rien à vous dire ! Je n’ai pas chômé mais la piste de Charleston est froide, elle a conduit à une impasse.

Richard s’arrête devant la baie vitrée. Les innombrables fenêtres éclairées des gratte-ciel forment un patchwork lumineux.

— Tout de même ! répond-il en frappant sur la vitre. Ce ne doit pas être si difficile de retrouver quelqu’un dans un trou paumé !

— Aussi difficile que de trouver un client patient à New York ! répond le détective du tac au tac. A toutes fins utiles, je précise que, contrairement à ce que vous pensez, Charleston compte plus de cent trente mille habitants !

En entendant l’agacement qui pointe dans la voix de son interlocuteur, Richard se radoucit. Il n’a pas intérêt à le contrarier.

— Désolé de m’emporter ainsi ! reconnaît-il de mauvaise grâce. Je m’impatiente, c’est tout : vous m’aviez laissé entendre qu’elle était à portée de main !

— Vous avez mal interprété mes paroles, je n’ai rien dit de tel. Quoi qu’il en soit, ne vous inquiétez pas, je la trouverai. C’est juste une question de temps. Pour vous rassurer, sachez que, jusqu’à présent, je n’ai jamais échoué.

— Je le sais, répond Richard. C’est bien pour cela que je vous ai engagé !

— Tant mieux. Puisque vous connaissez mes méthodes, je vais vous laisser, j’ai du pain sur la planche. Dès que j’ai du nouveau, je vous appelle.

Après l’avoir remercié du bout des lèvres, Richard met fin à la communication. Le soleil a complètement disparu à l’horizon. La nuit est tombée sur Manhattan. Il se demande soudain si Sydney regarde, elle aussi, le coucher du soleil à Charleston.

— Tu ne perds rien pour attendre, murmure-t-il.

Son sourire carnassier se reflète dans la vitre.

 

 

2.

 

Appuyée sur le garde-corps, j’offre mon visage aux rayons du soleil matinal. Il n’est pas encore très chaud mais sa douceur est agréable et réconfortante. J’inspire à plein nez les odeurs qui montent du jardin. Le parfum du frangipanier que, d’habitude, je trouve apaisant ne me fait aujourd’hui aucun effet.

La rue est calme, les voitures roulent au pas, les passants marchent sans se presser, heureux de profiter de ce belle journée d’octobre. Traînant un petit caddie bien rempli, ma voisine, Abigail Clooney, apparaît au coin de la rue. Elle s’arrête un moment pour discuter avec une connaissance, puis repart vers notre maison de son pas lent et raide. Lorsqu’elle m’aperçoit, elle me fait un petit signe amical auquel je réponds par un sourire forcé. Aussitôt après, je referme la fenêtre.

Je n’ai pas envie qu’on me dise bonjour, je n’ai pas envie de voir des gens heureux, je n’ai pas envie d’être aimable, ni de passer un dimanche tranquille !

Toute la nuit, je me suis tournée et retournée dans mon lit sans trouver le sommeil. La tasse d’English Breakfast que j’ai bue au petit déjeuner ne m’a apporté aucun réconfort et, à présent, je suis une boule de nerfs.

Comment ai-je pu prendre Jamie pour un beau gosse narcissique et superficiel ? Comment ai-je pu me tromper à ce point ?

Accablée, je me laisse tomber sur un fauteuil, face aux photographies qui décorent le mur du salon. Il en est presque recouvert à présent. A celles que j’ai rapportées de New York se sont ajoutées une vingtaine d’autres qui ponctuent les moments forts de ma nouvelle vie. Eclairées par le soleil, elles prennent un éclat particulier.

Les premiers clichés pris à Charleston donnent un aperçu bigarré de la ville qui contraste avec la grisaille new-yorkaise : jolies maisons aux couleurs pastel, rues animées, nature luxuriante et foisonnante sur fond de ciel bleu.

En ce qui concerne les paysages, le front de mer est de loin mon sujet préféré. Cinq photos lui sont consacrées, mettant en valeur les reflets argentés de l’océan, le vert émeraude de l’eau et l’horizon incandescent au coucher du soleil.

Peu à peu, la nature a cédé la place aux personnes que j’ai rencontrées, comme Stacy, par exemple. Je l’ai photographiée devant le bassin qui occupe le centre du campus. Dans le fond, on aperçoit les bâtiments néo-classiques de l’université. Les bras croisés, elle fait la moue et lance un regard mauvais à l’objectif. Elle déteste tellement son physique que j’ai dû batailler pour la convaincre de poser.

A côté, j’ai collé les photos d’Edward Anderson et de Gordon Miller, elles ne sont pas de bonne qualité, je les ai prises en cachette avec mon portable, alors que mes ennemis étaient en grande discussion à la sortie d’un cours d’amphi. Je les ai entourées de maskingtape noir, comme celle de Richard.

Certains trouveraient ma démarche étrange : pourquoi afficher ainsi les portraits de gens que l’on déteste ? Ils me servent de signal d’alarme. Chaque fois que je les vois, je me dis « Fais attention, Sydney, tu ne peux pas faire confiance aux hommes ! ». Depuis le coup de coude d’Edward et l’agression de Gordon, j’évite de croiser leur chemin. Même si je trouve cela particulièrement injuste, je fais profil bas. Mais, un jour ou l’autre, j’aurai ma revanche.

Au-dessus, j’ai collé des photos de Maddy et d’Amber. J’ai souvent emporté mon Leica au « Charleston News » et elles étaient ravies de prendre la pose. Il y en a même une de nous trois devant nos grillades au Sagamore Club. Ces déjeuners hebdomadaires ponctuent agréablement la semaine. Le prochain m’inquiète pourtant. Comment vais-je réagir si Amber nous parle de Rudy, son amoureux du troisième étage, dont j’ai appris par hasard qu’il était marié ?

Je n’ai pas photographié Curtis Russel, notre patron tyrannique. Ce ne sont ni l’occasion ni le courage qui m’ont manqué, c’est Maddy qui m’en a empêchée. Elle a eu peur que je me fasse prendre et que les représailles soient terribles. Je me suis inclinée. Inutile de lui créer du stress supplémentaire.

Tout le haut du mur est tapissé de clichés représentant les gars au Drake : Connor et Iannis en pleine action sur le ring, Steven, ruisselant de sueur à force de taper sur le sac de frappe, Joshua chorégraphiant ses mouvements sur le tatami, Oliver, hilare, en train de sauter à la corde et puis Jamie…

Sur une photo, il porte un sweat-shirt bleu foncé à capuche et un survêtement gris. Il n’y a pas à dire : il en impose. Il a son air de coach : sérieux et concentré. Ses yeux verts, attentifs et bienveillants, contredisent sa sévérité apparente.

Sur une autre, c’est le beau gosse dans toute sa splendeur. Il est vêtu d’un T-shirt moulant qui souligne ses biceps et ses pectoraux. Son short noir met en valeur ses jambes musclées. Les bras croisés sur la poitrine, il est nonchalamment adossé au ring. Un sourire espiègle illumine son visage hâlé.

Comment ai-je pu croire qu’il était narcissique ?! Il est tout le contraire !

Pourquoi, aussi, affiche-t-il ce mépris envers les femmes ? Et pourquoi participe-t-il à des combats clandestins, lui, l’officier de police et le coach ?! Les questions se bousculent.

Mais, après réflexion, c’est moins la nouvelle facette de sa personnalité qui me fait réagir que mon manque de discernement. Car ce n’est pas la première fois que ça arrive… Quelle claque pour une fille qui se targuait d’être fine psychologue !

Vivre avec mon alcoolique de père m’avait rendue experte en décodage d’expressions et de gestes. Un clignement de paupières rapide, les sourcils froncés, la voix rauque signifiaient qu’il était temps d’aller se cacher dans un endroit sûr ! Mon manuel de survie se résumait à trois mots : observer, interpréter et déguerpir !

Par la suite, j’ai continué à cultiver cette aptitude. Avec Grand-Ma, nous jouions souvent au « jeu de la personnalité », ainsi qu’elle l’avait baptisé. Lors de nos promenades dans les jardins botaniques, nous nous asseyions sur un banc pour observer les passants et tenter de deviner leur caractère, d’imaginer leur vie. Parfois, lorsqu’au détour d’une conversation, nos suppositions se trouvaient confirmées, nous nous prenions pour les meilleures enquêtrices du monde ! A ce jeu-là, Grand-Ma excellait, mais je la suivais de près.

Pourquoi, dans ce cas, n’ai-je pas réussi à percevoir la véritable personnalité de Richard ? Naïve que j’étais, j’ai cru à ses belles paroles, j’ai succombé à ses flatteries et il a fait de moi son punching-ball. Et pourtant, malgré cette expérience édifiante, je remets ça avec un autre !

Suis-je devenue incapable de discerner les gentils des méchants ? Suis-je condamnée à ne plus jamais accorder ma confiance ?

J’ai soudain envie d’être auprès de ma grand-mère ! Après une tasse de Lapsang Souchong, le thé des situations difficiles, elle m’écouterait attentivement, puis elle me prendrait dans ses bras en disant « Ne t’inquiète pas, ma chérie ! ». Sauf que je vis à mille deux cents kilomètres de New York et qu’elle a oublié depuis longtemps comment préparer du thé…

Je ne peux pas appeler Cassandra, nous avons décidé que les coups de téléphone étaient réservés aux situations d’urgence et mes états d’âme n’en font pas partie. Je lui ai déjà écrit, sa lettre ne devrait pas tarder. Néanmoins, ce ne sont pas de mots couchés sur le papier dont j’ai besoin. J’aimerais simplement parler à quelqu’un.

Je pourrais certes m’épancher auprès d’Oliver, qui est le seul à connaître mon secret et, en tant que tel, un interlocuteur privilégié. Cependant, bien qu’il soit toujours à l’écoute et désireux de rendre service, ses compétences en matière de conseil psychologique me laissent dubitative.

Même si je me suis fait de nombreux amis, je n’ai personne à qui me confier. Je mesure brusquement les limites et les conséquences de mon changement d’apparence : une grande solitude…

Soudain, je me relève. Je sais à qui m’adresser !