28 jours après J.C. – Adriana Kritter

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Prologue 

 

 

Jamais je ne me suis sentie aussi misérable.

Mon crâne ressemble à un bloc de béton attaqué par un marteau-piqueur enragé. Je n’arrive pas à ouvrir les yeux, ma bouche réussit l’exploit d’être à la fois sèche et pâteuse, tout mon corps est endolori.

Au bout de quelques secondes, je parviens à soulever les paupières. La lumière accentuant ma migraine, je les referme aussitôt. J’ai quand même eu le temps de voir que je me trouve dans ma chambre et qu’il fait grand soleil. En revanche, j’ignore totalement ce qui m’a mise dans cet état pitoyable, comment j’ai atterri dans mon lit et enfilé mon kigurumi panda ! Il faut que je parle à Daïana. Elle doit savoir ce qui s’est passé !

Je me redresse d’un coup. Aussitôt, la nausée s’empare de moi. Tremblements, sueurs froides, haut-le-cœur… J’atteins in extremis le lavabo. Le contenu acide de mon estomac se déverse sur la porcelaine blanche, me

laissant la gorge en feu et les larmes aux yeux.

Un peu plus tard, je me rince la bouche et le visage, puis retourne, pantelante, jusqu’à mon lit. Affalée sur la couette, je tente de me remettre de ce malaise. Jusqu’au moment où une peur panique me saisit… Les nausées matinales annoncent bien une grossesse, n’est-ce pas ?

Se pourrait-il qu’hier soir j’aie renoncé à ma virginité et que la conséquence de ce péché soit déjà en train de croître dans mon ventre ?! Non, c’est impossible ! Les vomissements ne manifestent pas aussi vite ! Si ?

Mon rythme cardiaque accélère d’un coup. Je n’ai pas les idées claires. Comment réfléchir avec un chantier de BTP dans la tête ?! Il faut que je me calme ! Ainsi que je l’ai appris au yoga, je m’astreins à des exercices de respiration et de relaxation.

Cinq minutes après, le stress est retombé. Je peux dé-sormais examiner la situation avec recul et objectivité. Première étape : me remémorer mes cours de S.V.T. sur la reproduction. Je visualise des images de spermatozoïdes frétillants partant comme un seul homme à l’assaut de l’ovule. Combien de temps mettent-ils ? Quelques heures au moins, si je me souviens bien ; le chemin est semé d’embûches !

En tout cas, j’en suis sûre, à présent, une maternité ne s’est jamais déclarée du jour au lendemain !

À une exception près…

Et si mes points communs avec la mère de Jésus ne s’arrêtaient pas au prénom et à la virginité ?! Et si Dieu le Père, le Saint-Esprit et l’archange Gabriel avaient mis leur grain de sel ?!

AU SECOURS !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

 

 

1.

 

 

 

Deux semaines plus tôt, le 13 juillet

 

Je vérifie une dernière fois mon allure dans le miroir : tailleur pantalon noir, chemisier blanc parfaitement repassé, bottines vernies écarlates, fine chaîne en or pour agré-menter le tout... Je suis parée !

D’un pas décidé, je sors de ma chambre et descends l’escalier en sifflotant. Je m’arrête net en apercevant ma mère, plantée dans le hall, les bras croisés. Son regard sé-vère s’attarde sur ma tenue. Ne voulant pas la laisser gâcher ma bonne humeur, je m’exclame :

— Comment me trouvez-vous ?

Elle lève les yeux au ciel.

— Tu sais très bien ce que je pense de ta lubie !

M’exhortant au calme, je réponds d’un ton neutre :

— Il ne s’agit pas d’une lubie. Je vais passer un entretien d’embauche !

— À un mois du mariage, tu as mieux à faire, tu ne crois pas ?

Je réprime un soupir d’agacement.

— Ne vous inquiétez pas, tout ira bien !

Ignorant mes paroles d’apaisement, elle insiste :

— Quelle idée de chercher du travail en plein été !

Pour une fois que j’obtiens un rendez-vous, je n’allais pas cracher dessus ! Cependant, je garde ma réflexion pour moi. Aucun argument logique ne réussira à convain-cre ma mère du bienfondé de ma décision.

Néanmoins, si je veux arriver à l’heure, il faut que je file maintenant ! Pendant qu’elle débite son sermon, je me déplace subrepticement vers la porte. Avec un peu de chance, elle ne s’apercevra même pas de mon départ.

— Tu n’as pas besoin de gagner ta vie ! s’obstine-t-elle. Après son stage ouvrier, Jean-Charles entre dans l’en-treprise de son père, sa carrière sera lancée ! Il est promis à un bel avenir ! Marie ?

Zut ! Elle a repéré que j’étais sortie de son champ de vision ! Je me fige et plaque un sourire poli sur mes lèvres.

— Je dois y aller, Maman. À ce soir !

Je me faufile à l’extérieur avant qu’elle puisse réagir et traverse le jardin en courant. Ou plutôt en trottinant ! Mes hauts talons sont à peine conçus pour la marche, alors pour le sprint ! Malgré cela, ô miracle, je réussis à atteindre le portail sans chute ni interception.

Une fois à l’extérieur, je prends une longue inspiration et efface de mon esprit la scène qui vient de se passer. Je regarde autour de moi. L’après-midi s’annonce merveilleux ! Le soleil brille dans un ciel si bleu qu’on se croirait sur la côte bretonne entre deux averses ! Avec de l’imagination – ça tombe bien, je n’en manque pas ! – on pourrait même comparer les coups de klaxon aux cris des mouettes et les gaz d’échappement aux parfums maritimes ! Pleine d’entrain, je me dirige vers la station « Champ-de-Mars ». 

Même le trajet en RER me semble beaucoup plus agréable qu’à l’accoutumée ! Cachée derrière le rideau que forment mes cheveux détachés, je me livre à mon activité favorite dans les transports en commun : lire par-dessus l’épaule de mes voisins.

L’homme assis à côté de moi consulte son horosco-pe. Malgré mon scepticisme, je ne peux m’empêcher de regarder les prédictions astrologiques qui concernent mon signe. « Finances au beau fixe », « Réussite de vos projets », « Santé florissante », « Amour, gloire et beauté »… Les Vierges sont à l’honneur !

Décidément, tous les indicateurs sont au vert !

Un large sourire étire mes lèvres. Croyant qu’il lui est destiné, un quinquagénaire grassouillet bombe le torse et m’adresse un clin d’œil égrillard. Confuse, je baisse la tête et me recroqueville sur mon siège.

Un quart d’heure plus tard, j’arrive à la station « Bonne-Nouvelle » ! Ce nom n’est-il pas de bon augure ? Je sors de la rame d’un pas joyeux. Même les publicités qui d’ordinaire m’agacent me paraissent aujourd’hui pres-que amusantes ! Je le pressens, mon entretien d’embauche se conclura par une fin heureuse !

Sise dans une rue tranquille et verdoyante, la société de transport « Eur’hop » occupe un bâtiment de verre et d’acier qui dégage une impression de force mêlée de modestie. Travailler comme assistante de direction dans un tel cadre doit procurer une belle confiance en soi !

Le cœur battant, je pousse la porte et traverse le hall en direction de l’accueil. La jeune femme à laquelle je me présente m’envoie au troisième étage. Je prends l’escalier. Moins confiné que l’ascenseur, il me permet également d’avoir un aperçu de l’endroit où je travaillerai bientôt, si le ciel est avec moi.

J’arrive à peine essoufflée dans une salle d’attente décorée avec élégance : couleurs pastel, lumière tamisée et moquette épaisse. J’adresse un « Bonjour » joyeux à la cantonade. J’en suis pour mes frais puisqu’il n’y a qu’une seule personne dans la pièce : un grand moustachu d’en-viron vingt-cinq ans, en pleine conversation téléphonique. Il reste muet et me lance un regard dédaigneux avant de tourner la tête pour discuter plus à son aise.

Malpoli ! Ce n’est pas parce que nous briguons le même poste qu’il doit se montrer arrogant ! Ignorant son mépris, je vais m’asseoir sur l’unique chaise libre. Hélas, à côté de lui… Ma présence ne l’empêche pas de continuer à parler d’une voix forte. À sa petite amie, semble-t-il, si j’en crois les surnoms gnangnan qu’il lui donne.

Peu après, toutefois, leur causerie prend fin. Mon rival sort un document de sa sacoche et l’examine consciencieusement. Du coin de l’œil, je constate qu’il s’agit de son C.V. Je réprime un gloussement. On dirait qu’il est en train de l’apprendre par cœur ! Si c’est le cas, je ne crains pas la concurrence !

Tiens, c’est amusant, il a fréquenté la même école que moi ! En revanche, ses résultats ne ressemblent pas du tout aux miens. Dans le domaine des langues, il ne semble guère plus brillant. Quant à ses loisirs, il accumule les banalités « musique, lecture et cinéma ». Le pauvre ! Comment veut-il convaincre avec des compétences aussi rachitiques ? Ce n’est pas un curriculum vitae qu’il présente, mais un curriculum à éviter !

J’étouffe un rire.

Et me le reproche aussitôt après. Je ne devrais pas me montrer si sarcastique, ce n’est pas très charitable de ma part. Je me confesserai dimanche.

En attendant, je savoure d’avance mon quart d’heure de gloire warholien. J’ai mis toutes les chances de mon cô-té ! « Aide-toi et le ciel t’aidera », a toujours été ma devise. J’ai même anticipé les questions les plus farfelues que l’on pourrait me poser.

Si un recruteur me demande : « À votre avis, Bigfoot existe-t-il ? », je répondrai : « Pourquoi pas ? On a vu mystère plus étonnant ! Moi-même, par exemple, je crois en Dieu ! ». Après m’être interrogée sur la pertinence de faire état de ma foi, j’en ai conclu qu’à mes yeux, la sincérité comptait plus que tout.

Je me suis également préparée aux sujets plus personnels, tels que « Qu’est-ce qui vous est arrivé de plus stressant dans la vie ? ». Je n’aurai aucun mal à répondre : le jour de ma première communion, l’hostie s’est coincée dans ma gorge. Malgré toutes mes contorsions linguales, je n’ai pu la déloger. À force de tousser, discrètement d’abord, puis de plus en plus fort, j’ai attiré l’attention de toute l’assemblée. Croyant à une énième bêtise, mon père m’a fusillée du regard.

Une choriste formée aux premiers secours a pratiqué sur moi la méthode de Heimlich. À la deuxième tentative, l’hostie a été expulsée. J’ai aspiré une grande goulée d’air. Les fidèles ont poussé un soupir de soulagement, le prêtre s’est écrié : « Alléluia ! ».

Au lieu de se réjouir de ma résurrection, mes parents m’ont reproché de me donner en spectacle. Par la suite, n’osant leur parler des cauchemars provoqués par cet étouffement, j’ai dû les supporter toute seule, ce qui prou-ve ma force de caractère et ma capacité à surmonter les difficultés, qualités très appréciées des recruteurs !

En revanche, j’espère qu’on ne m’interrogera pas sur ce que j’ai fait dernièrement pour rendre quelqu’un heureux ! Certes, la réponse est facile : hier, j’ai envoyé à Jean-Charles une photo des sous-vêtements sexy que je venais d’acheter. Mais je me garderais bien d’évoquer un épisode aussi intime pendant un entretien.

Surtout que je n’ai pas atteint mon but… Au lieu de sauter de joie, mon fiancé pudique m’a grondée au téléphone : « Ne nous soumets pas à la tentation, ça te dit quelque chose ? Je te rappelle que nous avons promis de rester chastes jusqu’au mariage ! ».

Tiens, mon amoureux a dû entendre ses oreilles siffler, il vient de m’envoyer un SMS : « Bonne chance pour ton entretien ! Je pense très fort à toi ! ». Il est mignon. Un peu trop prude, mais mignon quand même !

Comme s’ils s’étaient donné le mot, je reçois aussitôt après un texto de Capucine : « Mets-leur en plein la vue ! Tu vas casser la baraque ! ». Je souris. Ma meilleure amie a toujours eu un vocabulaire imagé. Je n’ai pas le temps de leur répondre, la porte s’ouvre.

Un homme dans la force de l’âge, portant un costume bien coupé et une cravate grise, apparaît dans l’enca-drure et dit d’une voix lasse :

— Marie Casteulane ?

Je me lève d’un bond, presque au garde-à-vous.

— Présente !

 

2.

 

 

 

— Gérard Chabert, directeur des ressources humaines ! me dit-il après m’avoir serré la main. Entrez, je vous en prie !

Je le suis dans une pièce confortable et lumineuse. Il prend place derrière un bureau surchargé. Tout en m’as-seyant sur un fauteuil légèrement bancal, j’affiche le sourire auquel je me suis maintes fois exercée devant le miroir : sérieux et agréable, professionnel et avenant ; en un mot : irrésistible !

Bizarrement, mon charme ne semble pas agir.

Imperturbable, le D.R.H. saisit une feuille et se met à lire à voix haute :

— Vous avez vingt ans, un B.T.S. Assistant de manager, vous parlez l’anglais, l’allemand et l’italien…

Perplexe, je commence à croire que monsieur Chabert prend à l’instant connaissance de mon dossier… Après chaque phrase, il lève la tête et me fixe de son regard perçant. Cherche-t-il ainsi à évaluer le degré de sincérité des personnes qu’il reçoit ? Sa technique ne me paraît pas d’une efficacité redoutable… Je n’imagine pas des candidats se jeter par terre en pleurant pour avouer : « J’ai menti ! Je ne connais que “ Brian is in the kitchen ”, “ Rester groupir ” et “ Pizza Quattro stagione ” ! ».

La litanie continue.

— Vous avez pratiqué le scoutisme, chanté dans une chorale... Vous adorez les romans policiers, vous défendez des causes humanitaires…

Enfin, il finit par se taire.

Son regard scrutateur se pose sur moi et me détaille de la tête aux pieds. Cet examen me perturbe. Suis-je mal coiffée ? Mon tailleur est-il trop strict ? Aurais-je dû mettre une jupe ?

— Quelle est votre situation familiale ? demande Gérard de but en blanc.

Je m’étais entraînée à évoquer mon célibat, mais, à la dernière seconde, la vérité jaillit sans filtre :

— Je suis fiancée !

À peine ai-je prononcé ces mots que je m’en mords les doigts. La boulette ! Impossible à rattraper !

Les yeux écarquillés, Gérard s’exclame :

— À vingt ans ? N’est-ce pas un peu jeune ?

De quoi je me mêle ?! Je lui demande, moi, si ces questions ne sont pas « un peu débiles » ? Interroge-moi plutôt sur mes études, Gégé, sur mon expérience professionnelle et mes stages, pas sur ma vie privée !

Hélas, il reste sourd à ma prière muette et me fait signe qu’il attend une réponse. Je hausse les épaules. Geste totalement déplacé dans cette situation ! Nouvelle erreur. Je m’enfonce… Vite, il faut que je rattrape le coup ! L’urgence aiguisant mon esprit, je prends la parole d’un ton ferme :

— Vous savez, quand on est sûr de soi et de ses sentiments, l’âge importe peu !

Gégé hoche la tête. Ma réponse semble lui plaire. J’espère qu’elle compensera mes précédents faux pas !

Le reste de la conversation se déroule sans anicroche. Comme je l’ai appris, je ponctue mes phrases de mots clés : « motivation », « sérieux et efficacité », « désir de mettre mes compétences au service de l’entreprise »… J’ai l’impression que mes efforts portent leurs fruits.

À la fin de l’entretien, Gérard m’annonce qu’il examinera ma candidature avec attention et m’informera rapidement de sa décision. Il me raccompagne, je le salue, nous nous séparons.

Dès qu’il a refermé la porte de son bureau, je pousse un soupir de soulagement. À part le cafouillage du début, je m’estime plutôt satisfaite de ma performance. Je suis presque déçue de ne pas avoir eu plus de questions farfelues ou déstabilisantes !

L’autre candidat n’a qu’à bien se tenir ! D’ailleurs, où se trouve-t-il ? La salle d’attente est vide ! Peut-être a-t-il été reçu par un collègue du directeur ? En tout cas, à sa place, je m’inquiéterais !

Je quitte l’immeuble pleine d’enthousiasme. Pour profiter du soleil, je m’assieds sur un banc à l’intérieur d’un square verdoyant. Des enfants s’amusent sur les balançoires et les jeux d’escalade. Leurs mères papotent tout en les surveillant du coin de l’œil.

J’aperçois même un père dont le look m’interpelle. Ses cheveux longs attachés, sa barbe bien taillée et ses vêtements stylés ressemblent au déguisement que je vais mettre dans quelques heures pour la soirée de ma cousine. J’ai hâte d’y être ! Excellente musique, ambiance de folie… J’adore les fêtes d’Anne-Sophie ! « Mauvais genre », le thème de cette année m’a particulièrement inspirée !

Mon regard est soudain attiré par un autre homme. Le grand moustachu passe à proximité, le téléphone à l’oreille et la voix toujours aussi forte ! Lorsque je l’en-tends s’exclamer : « C’est bon ! Le D.R.H. m’a dit que j’avais le profil idéal ! », je tressaille. J’ai dû mal comprendre… Comment peut-il avoir été choisi ? Son C.V. était d’une banalité à pleurer !

Mue par une inspiration subite, je me lève d’un bond et lui emboîte le pas. Je veux en avoir le cœur net. Si ça se trouve, il parle d’un autre poste ! Marchant à deux mètres derrière lui, l’air innocent, mais tendant l’oreille, j’essaie de les suivre, sa conversation et lui.

—…

— Merci ! Je commence lundi. Je vais m’acheter un nouveau costume, tu m’accompagnes ?

—…

— Dans un quart d’heure ? Très bien, je te rejoins, à tout de suite !

Après trois mots doux et deux niaiseries, il met fin à la communication et accélère.

Moi, je reste sur ma faim. Je déteste ne pas savoir ! Je déteste attendre ! Je déteste échouer ! C’est décidé, je vais lui poser directement la question !

Cependant, pour cela, il faudrait que je le rattrape ! Avec ses jambes de deux mètres de long, il fait un pas quand, moi, je suis obligée d’en faire trois ! Je suis tellement essoufflée que, si je l’apostrophe maintenant, je ne réussirai pas à prononcer un mot ! Dès qu’il s’arrêtera pour traverser, je lui sauterai dessus !

Hélas, son ange gardien doit veiller sur lui, car tous les bonshommes passent au vert à son approche ! Je le suis à petites foulées jusqu’à ce que, hors d’haleine, je décide de lâcher l’affaire.

Les mains sur les genoux, les poumons à l’agonie, je tente de me remettre de ma déconvenue. Deuxième déception : les séances de sport auxquelles je me suis astreinte chaque semaine ne servent à rien !

Du coin de l’œil, je me rends compte que ma cible vient, elle aussi, de s’arrêter ! Une jeune femme s’appro-che de lui et l’embrasse. Tout sourire, ils vont s’asseoir à la terrasse d’un café. C’est ma chance ! Je me redresse et active ma récupération physique.

Lorsque j’ai retrouvé une respiration normale, je me mets à marcher avec nonchalance. Ma mission est sim-ple : faire comme si le hasard guidait mes pas et engager la conversation. Objectif atteint dans cinq mètres… Qua-tre… Trois… Deux… Un !

— Ça alors, m’écrié-je, quelle coïncidence !

Le grand moustachu écarquille les yeux. Sa petite amie, elle, me fusille du regard.

— Nous attendions ensemble chez « Eur’hop » ! Vo-tre entretien s’est bien passé ?

Ça y est, il me reconnaît ! Rassuré, son garde du corps range la kalachnikov.

— Très bien ! répond-il d’un ton plein de morgue. Tellement bien, d’ailleurs, que j’ai été pris !

Il plastronne.

J’accuse le coup.

Pourtant, je m’accroche encore à un infime espoir :

— Il s’agit bien du poste d’assistant de direction ?

Il acquiesce.

— Je suis désolé pour vous, ajoute-t-il. Bonne chan-ce pour votre recherche d’emploi !

Il m’adresse un sourire narquois et tourne la tête. Sa copine aux yeux revolver me donne le coup de grâce. Je repars, accablée.

Voilà, maintenant, je sais.

C’est incompréhensible ! J’avais toutes les compétences requises. Comment ce type au C.V. insipide peut-il me passer devant ?

Finalement, j’aurais préféré rester dans l’ignorance. Si Gégé m’avait annoncé que ma candidature ne convenait pas, j’en aurais pris mon parti. Mais, dans ces circonstances, je ne parviens guère à digérer mon échec.

Plongée dans mes pensées, je ralentis. Surpris, l’ado-lescent qui marchait derrière moi me percute. Après m’ê-tre rattrapée in extremis, je lui présente mes excuses. Il ré-pond : « Regarde où tu mets les pieds, connasse ! ».

Abasourdie, je reprends mon chemin et m’insère dans la file des passants pressés. Puis, déterminée à oublier cet après-midi décevant, je me concentre sur la soirée d’Anne-Sophie et les réjouissances qui m’attendent.

En descendant l’escalier de la station de métro la plus proche, j’entends une rame arriver. Je me hâte.

Et c’est le drame…

Malgré la stridulation de l’alarme qui annonce le départ imminent, je perçois un craquement suspect : le talon de ma botte gauche a décidé de vivre sa vie en toute indépendance ! Comme au ralenti, je le vois rebondir sur les marches, virevolter dans les airs, retomber sur la plateforme et disparaître dans la fosse.

Je le suis de près… Dégringolant les escaliers beaucoup plus vite que prévu, j’atterris sur le quai au moment précis où la sonnerie s’arrête. Les portes me claquent au nez dans un chuintement agressif et la rame s’ébranle.

Choquée, je reste allongée de tout mon long sur le sol en béton. Le métro s’éloigne, dévoilant peu à peu le nom de la station : Invalides !

 

 

3.

 

 

 

Je me relève en pestant. N’ayant pas encore assimilé le décalage entre mes deux bottines, je suis déséquilibrée et manque tomber à nouveau. Je lâche un juron. Clopin-clopant, je vais m’asseoir sur un siège dont la proximité n’a d’égale que la saleté.

Évaluation des dégâts : paumes et genoux éraflés, égo égratigné. Finalement, plus de peur que de mal ! Le cœur gros, je casse le deuxième talon et le jette dans une poubelle au moment où une nouvelle rame arrive.

Par chance, elle n’est pas bondée, pour une fois. Je trouve une place en face d’une vieille dame qui serre contre elle un caddie à roulettes à motif écossais.

Sur le siège à côté de moi, un magazine a été oublié. Ouvert à la page « Horoscope », il me nargue. Dire que tout à l’heure, les astres m’annonçaient monts et merveilles ! Dégoûtée, je tourne la tête. Néanmoins, j’ai pu apercevoir que le signe vedette du jour était « Balance ». N’est-ce donc plus la Vierge ?! Que les bisons futés du zodiaque se mettent d’accord ! C’est pénible, à la fin ! Comment veulent-ils qu’on s’y retrouve ?!

D’un geste rageur, je saisis le magazine. En ce qui me concerne, la journée est classée rouge : « Avis de tempête ! Risque de forte de houle et de tangage, mais vous avez le pied marin ». Même si cette prédiction ne manque pas de pertinence, la métaphore, tout autant que l’image qu’elle crée dans mon esprit, me donnent envie de vomir. Au bord de la nausée, je repose le magazine.

La mamie en face de moi me regarde bizarrement. Je me rends compte alors que je suis en train de ronchonner. À voix basse, certes, mais quand même ! Quand, à ce moment-là, la rame s’arrête à la station « La Muette », je comprends le message : le calme s’impose ! Inspirant profondément, je me force à plus de tempérance.

Soudain, le refrain de « Perfect » d’Ed Sheeran trou-ble le silence. Mon chéri m’appelle !

Je lui raconte d’abord ma chute, parce qu’elle vient de se produire et que, même à vingt ans passés, je ne cra-che pas sur des paroles de consolation.

— Pauvre Marie ! s’exclame-t-il. Tu vas bien ?

Je le rassure. Il me submerge de mots gentils qui me mettent du baume au cœur. Ensuite, je lui parle de l’entre-tien avec Gérard Chabert, puis de ma filature qui a, hélas, confirmé mon échec.

— Tu n’es pas trop déçue ?

— Si ! J’y croyais tellement ! Comme à chaque fois ! À force, je commence à désespérer…

— Tu finiras par trouver ! De toute façon, rien ne presse ! Ce qui compte maintenant, c’est notre mariage !

— Tu as raison !

— Comme toujours ! Au fait, tu viens quand même chez Anne-Sophie ?

Pourquoi pose-t-il cette question ?! Je ne raterai pour rien au monde la fête de l’année ! Je m’apprête à lui répondre, lorsqu’à la dernière seconde, une idée extravagante me traverse l’esprit.

— J’hésite... dis-je alors d’un ton faussement morose.

— Si tu n’as pas le moral, on passe la soirée tous les deux à la maison. Mes parents dînent chez des amis. Le programme Pizza, chips, Netflix… Ça te tente ?

Ce garçon est adorable !

— C’est alléchant ! lui dis-je, tout émue. J’y réfléchis et je te rappelle très vite.

Nous nous séparons après une profusion de mots doux. En face de moi, la mamie au caddie me regarde d’un air attendri. Je lui souris.

Grâce à J.C., mon humeur est remontée en flèche ! Lorsque le métro s’arrête au Champ-de-Mars, je salue ma voisine de trajet et sors en sifflotant. Un passager me jette un coup d’œil surpris. Je m’en amuse, ayant souvent constaté que le « sifflotement » féminin paraissait incongru à bon nombre de ces messieurs.

Ce qui me fait moins rire, en revanche, c’est de devoir marcher sans talons. Monter les escaliers est encore pire. Je parcours au ralenti et en me contorsionnant les huit cents mètres qui me séparent de la maison. Comme prévu, elle est vide. Mes parents m’ont prévenue qu’ils rentraient tard.

Après avoir désactivé le signal d’alarme, je me déchausse enfin. Quel soulagement ! Je suis fourbue. Une douche d’abord brûlante, puis glacée, me donne le coup de fouet dont j’avais besoin. Elle irrite également mes blessures aux genoux et aux mains, mais je reste stoïque ! Une crème apaisante, des pansements… me voilà fin prê-te pour mettre mon projet à exécution !

Je monte à l’étage. En passant devant la salle de bain de mon frère, inutilisée depuis son mariage il y a cinq ans, je regrette qu’il ne soit plus là. Malgré nos sept ans de différence, j’aimais discuter avec lui. Mes péripéties de la journée l’auraient sûrement tenu en haleine !

Ma chambre est inondée de lumière. Orientée plein ouest, elle bénéficie du soleil couchant. J’ouvre la fenêtre et offre mon visage à ses rayons cramoisis. La tour Eiffel semble prête à s’enflammer, la Seine scintille…

Face à ce spectacle grandiose, je réalise la chance que j’ai de vivre ici et d’avoir un fiancé si parfait. Au diable les horoscopes erronés ou contradictoires, les entretiens ratés, les D.R.H. blasés et les candidats arrogants, le plus important, c’est l’amour !

D’ailleurs, à ce propos, il est temps que j’appelle Jean-Charles ! Fébrile, je compose son numéro. Il répond à la première sonnerie. D’une voix lasse, je lui annonce alors que je n’ai pas le courage de me rendre chez Anne-Sophie. Déçu, il s'exclame :

— Je ne vais pas te laisser seule !

— Ne t’inquiète pas pour moi ! Je préfère que tu t’amuses comme prévu ! D’accord ?

— Je ne sais pas…

— Promets-le-moi !

— Si tu insistes…

— Super ! Tu me raconteras tout demain ! D’ailleurs, à ce propos, tu as regardé la météo ?

— Grand soleil, zéro vent ! Nous pourrons monter sans problème dans le ballon et profiter d’une vue magnifique! Je passerai te chercher vers 15 heures trente, nous irons au parc à pied.

Nous nous séparons sur cette perspective fort sympathique. Quitter le plancher des vaches et prendre de la hauteur est un de mes rêves d’enfance. Enfoui profondément au fond de ma mémoire, il a resurgi à la Saint-Valentin, lorsque Jean-Charles m’a offert un billet pour la montgolfière du parc André Citroën. Même si elle est retenue par des câbles, elle s’élève à plus de 150 mètres ! Ce qui la rend d’autant plus sensible aux conditions météorologiques… Depuis février, nos deux tentatives ont échoué à cause des intempéries. La troisième sera la bonne !

En attendant, j’espère que ma surprise procurera autant d’émotion à Jean-Charles ! J’imagine déjà sa tête quand il comprendra que l’homme qui s’adresse à lui est en réalité sa fiancée !

Nous allons bien nous amuser !

Il est temps que je me mette au travail ! Assise devant ma coiffeuse, je rassemble les produits dont j’ai besoin. La transformation peut commencer ! J’applique du fond de teint mat sur ma peau, puis, à l’aide de techniques de contouring que j’ai apprises sur internet, je creuse mes joues, durcis l’arête de mon nez et accentue ma mâchoire. J’épaissis ensuite mes sourcils avec du mascara.

Résultat spectaculaire ! Il faut dire que j’ai une certaine expérience en la matière…

En primaire, au collège et, même, au lycée, le carnaval a toujours représenté pour moi un moment de grande excitation. Bénis soient les talents de couturière de ma mère et son atelier, annexe du B.H.V. ! Pirate, Catwoman, fée et empereur romain, je m’en suis donné à cœur joie !

J’adore me déguiser ! À chaque fois, j’ai l’impression de changer de personnalité, d’acquérir une liberté nouvelle, de m’évader… Il me semble alors que je peux vivre une autre vie !

Ça a dégénéré l’année dernière, lorsque je me suis présentée à la porte de la maison, travestie en drag-queen et clamant haut et fort que j’avais rendez-vous avec Philippe Casteulane. Mon père a frôlé l’arrêt cardiaque. J’au-rais dû anticiper sa réaction, mais je pensais qu’il me reconnaîtrait ! La sanction est tombée : les déguisements ont été proscrits sur le territoire familial.

Je n’ai donc pas révélé à mes parents que ma cousine organisait une soirée costumée… Pour éviter un stress inutile, j’avais prévu de me préparer chez elle, jusqu’à ce qu’ils m’annoncent leur sortie au théâtre avec des amis. La voie était libre ! On ne dira jamais assez les bienfaits des activités culturelles !

Je jette un coup d’œil dans le miroir : le maquillage est terminé. Il est temps de passer maintenant à l’élément central de mon déguisement : la pilosité ! À l’aide de gel, je lisse mes cheveux en arrière et les attache avec un catogan. Puis je m’occupe du bas du visage : coller autour de la bouche une moustache aux pointes légèrement recourbées et une barbe parfaitement taillée, ajuster les postiches et presser pour qu’ils adhèrent… La sensation me surprend, tout autant que mon reflet.

En l’espace de quelques minutes, je suis devenu un hipster plus vrai que nature ! L’effet est saisissant ! Je me reconnais à peine. Troublée, je m’observe longuement, tandis que je prends des airs de circonstance : mystérieux, séducteur, indifférent, nonchalant… Voyant l’heure tourner, je mets fin à ma séance d’auto-admiration.

Je passe ensuite à l’étape suivante : mes vêtements ! Je les ai achetés dans une friperie, ce qui m’a permis d’é-conomiser une somme conséquente ! Même si, comme tout le monde me le répète, J.C. aura bientôt une belle situation, je veux garder mon indépendance financière.

J’enfile une chemise blanche, un jean noir skinny et un gilet écossais dont les couleurs s’accordent parfaitement avec les derbys vert foncé que j’ai trouvés chez Emmaüs. Un nœud papillon et une veste bordeaux complètent ma tenue. Plantée devant la psyché, j’observe ma silhouette, mon visage… Tout est impeccable ! Jean-Charles n’y verra que du feu !

Au moment où je m’apprête à quitter ma chambre, les premières notes du « Gloria in excelsis deo » retentissent, souvenir d’un fou rire mémorable que Capucine et moi avons partagé à la chorale le mois dernier : à cause d’un hoquet intempestif, son « Gloooooooria » a cappella en solo s’est terminé en couinement étranglé, plus proche de l’éructation que du chant divin.

— Comment vas-tu, Marie ? demande mon amie d’un ton compatissant.

— Tu as parlé à Jean-Charles ?! Il t’a dit ce qui m’é-tait arrivé ?

— Non, pas du tout ! Mais, sans nouvelles après ton entretien, je m’inquiétais. Que s’est-il passé ?

Après m’être excusée de ne pas l’avoir contactée, je lui raconte mes mésaventures de l’après-midi et lui explique que je préfère rester à la maison.

— Je comprends, répond-elle. Il vaut mieux que tu prennes soin de toi ! Et, surtout, si tu as un problème, n’hésite surtout pas à m’appeler. Tu sais que tu peux compter sur moi !

Sa réaction m’étonne. Je pensais devoir insister beau-coup plus longtemps pour la convaincre ! Tant mieux, en tout cas ! Tous les obstacles s’effacent les uns après les autres, garantissant le succès de ma petite plaisanterie.

D’un pas guilleret, je sors et descends l’escalier. À peine ai-je posé un pied dans le hall qu’un hurlement se fait entendre.


À bientôt !